Aux quatre coins de la planète, une bataille féroce fait rage dans le monde de l’édition, entre les plateformes technologiques et les éditeurs et maisons de production de contenu journalistique. Les grandes plateformes internationales se battent une fois de plus contre les redevances dues aux éditeurs pour le contenu qu’elles utilisent. L’entreprise américaine Google LLC et l’entreprise irlandaise Google Ireland Ltd, ainsi que Facebook par l’intermédiaire de Meta Platforms Ireland Ltd, demandent l’annulation de la législation belge en la matière devant la Cour constitutionnelle. Cette législation a été adoptée en juin de l’année dernière par le Parlement belge. Voici trois raisons pour lesquelles une compensation est bel et bien justifiée et pourquoi cela profite aussi aux annonceurs.
Google et Meta menacent actuellement de bloquer l’accès à l’actualité au Canada parce que les responsables politiques y ont introduit une Online News Act qui les oblige à rémunérer les éditeurs s’ils veulent utiliser leurs contenus. Au Royaume-Uni, le gouvernement propose une législation similaire.
L’Australian Competition and Consumer Commission a mené une étude, sur 18 mois, qui a révélé qu’il existe un déséquilibre de pouvoir entre les plateformes et les entreprises de médias, menaçant la viabilité des enseignes d’information. La commission a proposé un code de négociation pour veiller à ce que les entreprises de médias d’information soient rémunérées équitablement pour le contenu qu’elles génèrent. Le code leur offre un cadre qui leur permet de négocier et de conclure un accord contraignant.
Les plateformes Web ne sont pas responsables de la survie des entreprises de médias : en général, la concurrence est bénéfique pour le consommateur, au niveau de la qualité comme du prix. Cependant, c’est aussi là que le bât blesse : qu’est-ce qui est équitable ? La lutte pour l’attention et les budgets publicitaires est-elle équitable lorsque les plateformes se servent du contenu créé par les éditeurs à des fins de profit personnel ? Sans compensation, tandis que dans la situation actuelle les éditeurs n’ont d’autre option que de partager avec elles pour pouvoir survivre.
1re raison : une relation déséquilibrée
Quand un contenu, une nouvelle ou une information sont publiés sur une plateforme de médias sociaux, dans un moteur de recherche ou sur un agrégateur d’actualité et qu’ensuite ces posts génèrent un engagement de la part des utilisateurs, qui est alors en droit d’en profiter ?
La plateforme se sert de l’engagement à l’égard du contenu pour acquérir des revenus publicitaires. L’éditeur utilise la plateforme pour aiguiller les gens vers ses propres médias et les transformer en revenus publicitaires ou d’abonnement. Dans ce cas, la plateforme aide l’éditeur à gagner de l’argent. Conclusion : les éditeurs et les plateformes ont besoin les uns des autres.
Le problème est qu’il n’existe pas de répartition équitable des revenus du contenu lorsqu’une partie se taille la part du lion de la valeur économique. Les plateformes dominantes créent un terrain de jeu inégal, dans lequel les éditeurs ne reçoivent que des miettes de la table qu’ils ont eux-mêmes remplie.
2e raison : un contenu pertinent est crucial pour les plateformes
Les plateformes ont surtout besoin de petites marques média spécialisées pour créer des contenus de niche hautement pertinents à l’attention de groupes d’utilisateurs spécifiques. La pertinence est cruciale pour les plateformes : sans connaissance de la pertinence, il n’y a pas de segmentation pour le microciblage. Et sans microciblage, la publicité programmatique, dont sont tributaires les plateformes dominantes, s’avère impossible.
Là où les plateformes rémunèrent les éditeurs, il ne s’agit que des plus grandes entreprises de médias, tandis que les contenus cruciaux sont justement créés par des médias d’intérêt spécial et locaux. Quand ces derniers ne survivent pas, cela perturbe aussi les paysages média locaux. Aux États-Unis, on parle aujourd’hui d’‘information deserts’ constituant une menace pour la démocratie.
Les plateformes ont donc besoin des éditeurs au même titre que les éditeurs ont besoin d’elles. L’avions-nous déjà mentionné ?
3e raison : sans transparence, le contraire ne peut être prouvé
Les plateformes objectent que le contenu d’information ne forme qu’une infime partie de leur entreprise et que certains utilisateurs y voient même une raison de décrocher. Pourquoi toutefois les croire sur parole ? La partie concernée qui a d’énormes flux de revenu en jeu, c’est eux. Sans savoir ce qui se passe vraiment dans leurs algorithmes, il est impossible de dire si l’actualité ajoute ou non de la valeur aux plateformes.
Aussi longtemps que les plateformes n’admettront aucune transparence, il faut présumer que pour les moteurs de recherche, plateformes de médias sociaux et agrégateurs d’actualité dominants, l’actualité et l’information sont extrêmement importantes. Ils en fournissent eux-mêmes la preuve actuellement à travers leurs actions, boycotts et autres procès. Si c’est accessoire, pourquoi alors y consacrer autant de moyens ?
Prenez donc les États-Unis, où une nouvelle proposition de loi obligerait les plateformes Internet à payer pour la publication de nouvelles sur les flux de médias sociaux. La loi vise à transférer des fonds vers les sociétés d’information, à soutenir la presse libre et à renforcer la démocratie. Meta, la maison-mère de Facebook, a menacé en décembre 2022 de retirer toute l’actualité de ses plateformes de médias sociaux si la loi est introduite.
Que les négociations soient rentables !
Il peut en être autrement. Chères plateformes, donnez aux éditeurs un droit de regard sur la manière dont vous générez des données et des revenus à partir de leur contenu. En cas de déséquilibre, vous pouvez entamer des discussions avec les éditeurs sur la part des données et des revenus qui leur revient. Un code, tel qu’il a été présenté en Australie par l’Australian Competition and Consumer Commission, peut alors servir de point de départ.
En tant que société, nous avons besoin de plateformes et d’éditeurs. Les premières peuvent nous aider à entrer en contact les uns avec les autres et à trouver des informations importantes. Cependant, elles ne créent pas ces informations. Pour ça, nous avons besoins d’éditeurs, petits et grands. Et ce n’est qu’avec des revenus suffisants pour ces éditeurs que les géants technologiques peuvent également mettre à la disposition des annonceurs la magnifique plateforme publicitaire qu’ils sont.
Sources :
- WE MEDIA: les plateformes contestent le niveau droits des éditeurs
- The Guardian: Google and Facebook: the landmark australian law that will make them pay for news content
- Quartz: More countries are asking Google and Meta to save the news
- MediaVoices: Platforms don’t owe publishers a living but they do owe them compensation. Here’s why.
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