Apache x Petra De Sutter : « Nous sommes toujours en bons termes »

Apache

Dans « Look what they’ve done », WE MEDIA donne la parole à des journalistes et rédacteurs en chef sur la création d’articles et de contenus exceptionnels. Aujourd’hui : Karl van den Broeck, rédacteur en chef du média d’information progressiste belge Apache. Il raconte comment son collègue Jan Walraven a révélé la bourde de Petra De Sutter en matière d’IA. Une histoire qui a fait beaucoup de bruit et que d’autres médias se sont empressés de reprendre. « Le fait que ce soit nous qui ayons révélé cette histoire a été une surprise totale pour beaucoup. »

Karl, revenons en arrière, en décembre 2025. Un lecteur attentif a alors envoyé un tuyau à votre rédaction.

« C’est ainsi qu’a commencé toute l’affaire de l’IA autour de Petra De Sutter. Un lecteur a signalé que quelque chose clochait dans son discours. Notre journaliste spécialisé dans les technologies Jan Walraven, expert en IA, a mené sa petite enquête. Il a comparé les différentes versions du discours, tant celui que Petra De Sutter a prononcé devant ses étudiants à l’université de Gand que celui qui a été publié par la suite sur le site web de l’université. Il s’est avéré qu’il y avait de grandes différences entre les deux. »

Mais ce n’était pas tout.

« C’est vrai. Jan a systématiquement recherché les sources citées : il n’a rien trouvé, ni en ligne ni dans les publications imprimées. Les citations avaient été entièrement inventées par l’IA. Des sources au sein de l’université de Gand l’ont également confirmé. »

Vous n’avez pas hésité à diffuser immédiatement la nouvelle.

« En tant que journalistes, notre travail consiste à dénoncer les abus. La rectrice a enfreint ses propres règles. Elle a appelé les étudiants à utiliser l’IA avec prudence, mais elle a elle-même violé la norme académique. Une erreur monumentale. C’était un fait avéré et vérifiable. Bien sûr qu’il fallait le publier. »

Apache tient-il compte de son orientation politique ?

« Non. Notre devoir journalistique est de rapporter des faits vérifiables, et ce de manière indépendante. Nous sommes certes un média progressiste, ce n’est un secret pour personne. C’est pourquoi de nombreux journalistes et le grand public ont été surpris. Le fait que nous ayons mis une personnalité progressiste, une ancienne femme politique, dans une situation délicate a surpris beaucoup de monde. Cet article a brisé l’image d’Apache comme une sorte de « porte-parole de la Flandre progressiste ».

Il n’est pas étonnant que cette image existe. Apache critique généralement davantage la droite que la gauche.

« C’est parce que nous nous concentrons sur ceux qui sont au pouvoir. Car là où il y a du pouvoir, il y a abus de pouvoir. C’est pourquoi nous braquons désormais plus souvent notre projecteur sur le centre-droit, sur des partis comme la N-VA. Mais Apache a également dénoncé à plusieurs reprises des abus du côté gauche, notamment au sujet du PS en Wallonie. »

« En ce qui concerne Mme De Sutter, elle a finalement présenté ses excuses, sans se dérober. Cela lui fait honneur. Nous sommes toujours en bons termes. »

Cette histoire a provoqué une véritable tempête médiatique.

« Les journalistes se sont en effet jetés dessus. Ce n’est pas étonnant : De Sutter est un nom « bingo » : une personnalité qui garantit des clics et des likes si vous la mettez en tête d’un article. Chez Apache, ce n’est pas le but : nous sommes une coopérative et ne tirons pas nos revenus de la publicité. »

Des théories ont circulé sur l’identité de la personne qui vous aurait « informé » au sujet de De Sutter.

« Tout le monde pense toujours qu’il y a un agenda caché. Il a été question d’un « ennemi » de De Sutter qui aurait divulgué cette information à Apache. J’ai alors dû réagir, car ce n’était pas du tout le cas. Tout a simplement commencé par un lecteur attentif, et nous avons mené l’enquête. »

« La moitié des dossiers dans lesquels nous investissons du temps et des efforts ne sont jamais publiés, soit parce que les faits ne peuvent être prouvés, soit parce que l’histoire est fausse. Dans le cas de De Sutter, cela s’est avéré exact. »

A la rue de la Loi, ils ne sont tout de même pas injustement méfiants ?

« C’est vrai. J’ai moi-même été journaliste à la rue de la Loi – on voit constamment des ministres ou des politiciens transmettre certaines informations à un journal pour tenter de discréditer un collègue ministre ou politicien. Et ensuite, viennent les représailles. Mais je le répète : ce n’est pas ce qui s’est passé ici. »

Vous avez également dû suivre l’affaire de près en ligne.

« C’était la première fois que nous désactivions les commentaires sur Facebook. C’était trop toxique. »

Le dernier livre de l’ancien recteur de la KU Leuven, Rik Torfs, contenait également des citations inexactes…

« … et cela est passé pratiquement inaperçu. Alors que Torfs ne s’est même pas excusé ni n’a admis avoir commis une erreur. Eh bien… cela tient à la façon dont nous considérons ici les tendances politiques. »

D’autres médias ont repris l’histoire avec empressement. Comment voyez-vous l’état actuel du journalisme ?

« Le journalisme de qualité existe toujours, mais le modèle économique des grands groupes médiatiques est complètement faussé. Les médias de masse vendent les données des lecteurs aux annonceurs. Le contenu est axé sur les clics, il règne une « économie de l’attention ». On se concentre alors automatiquement sur les émotions, la colère, le voyeurisme, etc. »

« Résultat : l’information devient de plus en plus superficielle, avec une attention excessive accordée aux noms connus et aux personnalités. Nous ne sommes plus assez critiques. De plus, le journalisme local et régional est pratiquement mort. Il s’agit trop souvent d’un simple copier-coller de communiqués de presse – les reportages approfondis se font de plus en plus rares. »

Vous trouvez problématique que les médias soient de plus en plus concentrés ?

« Le paysage médiatique (flamand) est dominé par quelques grands groupes, ce qui crée un manque de diversité et d’indépendance très dangeureux. »

Comment Apache offre-t-il un contrepoids ?

« En mettant l’accent sur le journalisme d’investigation « à l’ancienne » et le contrôle du pouvoir, indépendamment des clics. C’est cela, le journalisme de qualité, et c’est vers cela que nous devons nous réorienter à l’avenir. Je pense que notre système coopératif, financé par les lecteurs, est le seul modèle possible qui puisse garantir cela. »

« Comme nous dépendons exclusivement des revenus provenant des abonnements, nous garantissons notre indépendance éditoriale vis-à-vis des annonceurs, des subventions ou des entreprise. Un article est toujours rédigé en fonction de sa valeur journalistique, et non du nombre de clics qu’il peut générer. »

Même si la concentration des médias est importante en Belgique, vous n’êtes pas nécessairement pessimiste quant à l’avenir de la profession.

« Même si les modèles économiques présentent certaines lacunes, il y a aussi des aspects positifs à souligner concernant les partenariats entre les entreprises médiatiques et les rachats. Nous avons plus facilement accès à du contenu international de qualité : De Morgen publie par exemple des articles tirés du Volkskrant ou même du New York Times. C’est une véritable richesse. »

« Le journalisme reste tout simplement le plus beau métier du monde. Il y a beaucoup de jeunes talents. Nous devons simplement nous concentrer davantage sur les enquêtes qui suivent les « breaking news » – c’est là que commence le vrai journalisme. »

Apache publie également un magazine. Pourquoi continuez-vous à miser résolument sur l’imprimé ?

« C’est le moyen idéal pour rendre Apache visible auprès d’un large public. Il s’agit d’un magazine trimestriel proposant des articles intemporels, thématiques et essayistiques. Nous constatons que les lecteurs sont toujours prêts à y consacrer du temps. »

« Nous avons également un faible pour le journalisme graphique. Cela rend beaucoup mieux sur papier. Nous avons un partenariat avec le Musée de la bande dessinée et souhaitons investir davantage dans les illustrateurs afin de donner vie à nos articles. Il y a beaucoup de talents en Belgique. »

Les journalistes eux-mêmes restent également fans.

« Absolument. A leurs yeux, l’imprimé a tout simplement plus d’autorité, une sorte de prestige, voire un caractère « sacré ». Publier un beau magazine sur du papier de qualité est très gratifiant. On a quelque chose à conserver, contrairement à l’internet, où tout est éphémère. Je comprends tout à fait ce sentiment. »

AVEZ-VOUS DEJA LU CECI ?