Het Laatste Nieuws, VTM, De Morgen, De Tijd/L’Echo et Bruzz. La carrière de Klaus Van Isacker ressemble à s’y méprendre au portefeuille complet des médias d’information belges. Nous avons engagé la conversation avec lui sur les évolutions dans notre métier.
Ils sont rares… les rédacteurs en chef qui exercent ce métier depuis plus de dix ou vingt ans. Klaus Van Isacker mérite dès lors d’être proclamé ‘rédacteur en chef en chef’. Cela fait près de trente ans – avec quelques brefs intervalles – qu’il a été rédacteur en chef, et ce, au service de différentes marques média. Il a notamment été, pendant de nombreuses années directeur de l’information chez VTM, mais De Morgen, De Tijd/L’Echo et Bruzz figurent également en bonne place sur son CV. Entre-temps, il a repris du service au sein du groupe multimédia bruxellois depuis l’été dernier.
Cela fait aujourd’hui près de trente ans que vous êtes rédacteur en chef. Quels sont les changements majeurs que vous avez connus ?
On est vite tenté de citer l’I.A. comme le plus grand changement de ces dernières années. Cependant, l’I.A. n’est en fait rien de plus (ni de moins) qu’une nouvelle évolution dans ce qui est le plus grand changement dans le journalisme : d’importants moyens supplémentaires sont venus s’ajouter pour bien faire les choses.
Lorsqu’en 1988, chez Het Laatste Nieuws, j’ai voulu réaliser une série sur le vingtième anniversaire de mai ’68, j’ai passé deux semaines dans les archives du journal. Et tout ce que j’ai fait, c’était passer en revue toutes les informations et dresser la liste de ce qui était vraiment important.
Aujourd’hui, une bonne recherche de sources pour une telle série prend un jour à tout casser. Et ce, grâce à Internet, à Wikipedia et, désormais, à l’I.A.. Même si je trouve qu’avec l’avènement de l’I.A., les dangers augmentent également. Une critique judicieuse des sources devient encore plus essentielle. Voilà pourquoi il est bon aussi que de nombreuses rédactions travaillent à l’élaboration d’une charte, y compris la nôtre chez Bruzz.
Où se situe le danger ?
Il ne vient pas seulement de l’I.A.. Le flux digital first dans les rédactions comporte les plus grands risques. Il entraîne une qualité médiocre parce que les vérifications de base disparaissent et que l’évaluation par les rédacteurs en chef et les journalistes se fait désormais sur base du nombre de clics. Les sites d’information dominants comme HLN.be, avec près de trois millions de visiteurs uniques par jour, reprennent systématiquement ce qui est en vogue sur les médias sociaux, parce qu’ils savent pertinemment bien que ceux-ci sont lus assidûment. Cependant, c’est comme armer la polarisation d’un bazooka, et des personnages comme Trump en profitent allègrement.
J’appelle les éditeurs, les rédacteurs en chef et les journalistes à se livrer à une introspection impérative à cet égard.
Quel est le média qui a subi le plus grand changement en trente ans ?
Sans aucun doute la presse écrite et, plus précisément, les journaux. Ils ont installé avec succès un modèle numérique sur le marché et parviennent désormais aussi à y associer un modèle commercial performant. Les journaux ont embrassé ce que l’approche digital first a de positif.
Quelle marque média s’est vraiment réinventée ?
Au niveau international, je citerai The New York Times. Au moment où Donald Trump a accédé au pouvoir en 2016, le journal était au bord de la faillite, mais il est aujourd’hui redevenu le média de premier plan qu’il était autrefois. Plusieurs séries d’articles mémorables y ont contribué. Je pense à Trump’s First 100 Days ou à la couverture de l’affaire autour de Harvey Weinstein.
Une marque média en Belgique ? Alors j’opte pour un groupe : DPG Media. La façon dont la complémentarité entre les marques et la cross-médialité ont été développées étape par étape est très forte. En Belgique, mais aussi aux Pays-Bas et au Danemark. Bien que je sois aussi un grand fan de la façon dont VRT Max a été déployé. La stratégie adoptée à cet égard est parfaitement pertinente.
Je suis absolument convaincu que les marques média fortes continueront à exister. Elles insufflent en effet la confiance et la reconnaissabilité.
Votre CV fait état tant de la TV que de la presse écrite. Qu’est-ce qui vous plaît le plus ?
Pour moi, peu importe le média, tant qu’il s’agit de médias d’information. En fait, j’aime les marques média fortes, telles que VTM ou Het Laatste Nieuws. C’est pourquoi aujourd’hui je me sens aussi si bien chez Bruzz. Ici, tout est question d’audience, mais également de la fonction de laboratoire que nous avons. Comment jouer intelligemment avec la cross-médialité ? C’est la question que nous nous posons chaque jour.
Que pensez-vous de la cross-médialité ? Impossible de s’en passer, mais dans certains médias ce n’est pas vraiment un succès…
À mes yeux, la cross-médialité est encore trop peu exploitée à bon escient. Beaucoup de contenus sont toujours créés pour le print et ne sont pas disponibles en ligne. Les éditeurs ont encore du pain sur la planche au niveau de leur packaging.
Les magazines n’ont pas encore complètement pris le virage du numérique. Pour y réussir, selon moi, il faut jouer le tout pour le tout avec sa marque principale. Un groupe comme Roularta devrait faire de Libelle la seule marque numérique pour ses titres lifestyle et construire des extensions en ligne autour. Les magazines d’information Knack et Trends devraient aussi pouvoir être regroupés sous un seul titre.
Je ne suis toutefois pas persuadé qu’une approche cross-média soit le seul choix possible pour les magazines. Des titres comme The Economist et The New Yorker prouvent qu’une niche intelligente en print est indubitablement un bon choix. Le papier continue en effet à être synonyme de qualité. Pendant longtemps, Sabato – du Tijd – n’a pratiquement pas eu d’extension en ligne. Aujourd’hui, on franchit les premiers pas, mais peut-être est-ce une marque qui est faite pour le print, et non pour le numérique.
En tant que rédacteur en chef, que pensez-vous des médias sociaux ? Pour beaucoup de gens, c’est la source d’information la plus importante, voire la seule.
C’est une évolution intéressante. Tout d’abord, les médias sociaux sont une source d’information pratique lorsqu’on cherche à rassembler un maximum d’informations ou à acquérir des connaissances et des idées. Cependant, comme avec l’approche digital first nous devons veiller à ce que les médias ne suivent pas la voie de la polarisation.
En outre, les médias sociaux sont un canal important lorsqu’il s’agit de diffuser l’information, notamment auprès des natifs numériques. De Standaard s’en est inspiré de manière fort astucieuse à l’occasion des élections parlementaires. Je ne vois pas nécessairement les médias sociaux comme un canal destiné à générer du trafic vers ses canaux payants, mais bien comme un moyen d’interpeler un public cible jeune et de veiller à pouvoir le convertir vers sa marque-mère lorsqu’ils sont un peu plus âgés et se mettent à travailler. Entre-temps, on aura pu se forger un lien très étroit.
Ici aussi, les médias doivent accomplir leur mission principale : veiller à être perçus comme un partenaire fiable. C’est et cela reste l’essentiel, quel que soit le canal.
Streamer:
« Tous ensemble, nous sommes en effet en train de soutenir la polarisation et à amener au pouvoir des personnages comme Trump. »