Qualifiez-la de femme à tout faire ou de touche-à-tout créative, le fait est que la professionnelle Sarah Crew (The Bulletin) maintient plus de balles en l’air qu’une jongleuse accomplie. En tant que rédactrice en chef, éditrice et responsable des partenariats commerciaux et des publicités, elle se charge actuellement tant du volet contenu que du volet commercial de The Bulletin, la plateforme anglophone en ligne dédiée aux expats. Il n’y a donc pas de meilleure interlocutrice pour converser sur les magazines (en ligne).
The Bulletin existe depuis 61 ans et pendant tout ce temps, il a subi diverses métamorphoses : d’une newsletter à un magazine print hebdomadaire à succès, puis à un magazine en ligne. Sarah Crew, la rédactrice en chef et éditrice actuelle, peut se prévaloir d’un parcours tout aussi mouvementé qu’intéressant. Après des études de Master en journalisme, elle s’est retrouvée dans le journalisme imprimé au Royaume-Uni et en Australie. C’est l’amour qui l’a ensuite fait venir en Belgique. En 2005, après une pause journalistique de 17 ans, elle a rejoint The Bulletin. « Ce magazine faisait office de bible pour moi », dit-elle en riant. « En tant qu’expat, c’était le moyen idéal de se tenir au courant des activités et événements à Bruxelles. Il aidait les étrangers, et donc moi aussi, à mieux comprendre et connaître tout ce qui se trame et se passe en Belgique. »
Trois jobs pour le prix d’un
Initialement, Crew combinait pas moins de trois boulots au sein du magazine. « Je m’occupais de la réception, j’aidais à rédiger l’agenda culturel et je donnais un coup de main côté publicités. Je n’avais plus pratiqué le journalisme pendant 17 ans et j’estimais donc qu’il était normal que je recommence tout en bas de l’échelle et que je dépanne là où cela s’avérait nécessaire. En outre, ce fut idéal pour me roder et me familiariser avec les différents aspects du titre. Heureusement, j’ai réussi à gravir les échelons et après un peu plus d’un an je suis devenue rédactrice de l’agenda ‘What’s on’, où j’étais responsable d’environ 14 pages du magazine. »
Si la carrière de Crew était en phase ascendante, The Bulletin, justement, était pris dans une spirale contraire et en 2007 le magazine a fini par tomber dans l’escarcelle de Mediahuis. Résultat ? La version print a systématiquement été dégraissée et à cause du marché publicitaire en baisse, le titre numérique a vu sa publication se réduire d’une parution trimestrielle à annuelle. Fin 2021, lorsque Mediahuis a décidé de débrancher le système de survie, le chapitre print a pris fin définitivement.
Une marque média en ligne
La fin du magazine imprimé n’a toutefois pas entraîné la disparition de The Bulletin, car Crew a décidé de prendre les rênes. Nouvelle patronne, nouvelles règles ? « Quand j’ai commencé en 2005, nous avions une équipe de 25 collaborateurs à temps plein et un tas de free-lances. Depuis début 2022, je suis la seule à travailler full-time pour The Bulletin, appuyée par des free-lances, même si depuis cette année nous nous agrandissons à nouveau systématiquement. Comparé à avant ? Une petite équipe jouit d’un grand atout : celui de la flexibilité. Je ne dois en effet plus me concerter avec d’autres départements, par exemple celui du marketing ou des accounts. Par contre, la charge de travail et le stress sont aujourd’hui bien plus élevés. »
Il s’avère que sur le plan du contenu aussi, The Bulletin prend désormais un autre cap. « Les jours de semaine, nous publions au moins quatre récits d’actualité, nous avons une newsletter quotidienne du lundi au vendredi inclus, ainsi qu’une newsletter hebdomadaire le samedi – même si, parfois, cette dernière est déjà diffusée le vendredi après-midi – contenant plutôt des récits que de l’actualité. » Crew nuance immédiatement ses propos en indiquant qu’il n’est plus aussi facile qu’avant de proposer des contenus uniques. « Aujourd’hui, nous tendons généralement l’oreille vers d’autres canaux, tant en Flandre qu’en Wallonie, car nous ne sommes pas toujours dans une position qui nous permet de partir activement à la recherche de l’information par nos propres moyens. En outre, il est impossible de proposer un même volume de contenus en ligne que dans un magazine imprimé. »
L’interaction avec les lecteurs
Le nombre d’articles d’actualité a beau avoir diminué au fil des ans, Crew part toujours bel et bien à la recherche de contenus accrocheurs. « Je suis peut-être vieux-jeu, mais nous ne visons pas uniquement les articles qui génèrent beaucoup de clics, poussant aussi des récits dont nous estimons qu’ils sont importants pour la communauté internationale. Un exemple ? Des informations pratiques pour les nouveaux venus et des récits destinés aux fugitifs en Belgique. En outre, nous consacrons beaucoup d’attention et d’énergie à l’interaction avec les lecteurs. Nous organisons ainsi des concours et des événements et avons l’intention d’élargir encore ce volet. »
S’arrêter, c’est reculer, dans le monde média aussi, donc que réserve l’avenir à The Bulletin ? « Je veux que nous restions pertinents pour tous nos lecteurs – expats, migrants économiques, fugitifs et – mais oui – Belges aussi –, qui débarquent en Belgique et cherchent à lire des articles en anglais. Plus que jamais, nous nous devons de réfléchir à notre communauté de lecteurs internationale et à la façon dont celle-ci a évolué ces dernières années. Pour bon nombre de nos lecteurs, l’anglais n’est en effet pas la langue maternelle et nous ne pouvons donc pas tomber dans le piège de devenir trop anglocentriste. À l’avenir, je souhaite en outre à nouveau miser davantage sur les contenus propres. »
La famille, ça compte
C’est plus grand, mais tout de même intime. Car le grand secret et succès réside dans l’esprit de groupe, révèle Crew. « Quand j’ai commencé en 2005, The Bulletin donnait le sentiment d’une sorte de famille. La plupart des expats qui arrivent en Belgique n’ont pas de réseau sur lequel s’appuyer. Pour beaucoup de gens, The Bulletin était (et est) dès lors plus qu’un simple lieu de travail : il offrait un support 24/7, et ce, à différents niveaux. Cette solidarité, je la ressens toujours, entre autres chez des ex-collègues qui offrent spontanément leur plume à l’occasion d’éditions anniversaire du magazine en ligne etc. Sans oublier que c’est un chouette job. Je suis une journaliste dans l’âme et entrer en contact avec tant de gens et écrire sur la Belgique me botte énormément. Même si cela ne me rendra pas riche. » (rires)
Un retour au print ?
Enfin, un retour au print serait-il dans le domaine du possible, compte tenu des finances ? « Ce n’est pas une question de vouloir, mais de pouvoir financièrement. Il est hélas devenu extrêmement difficile de réaliser des bénéfices avec un magazine imprimé. Cette dernière décennie, tous les médias ont dû se réinventer à cause de la révolution numérique. Heureusement, les journalistes ont souvent facile à s’adapter. D’un point de vue pratique, j’ai tendance à dire que l’avenir du journalisme se situe en ligne, mais les temps sont incertains et on ne sait donc jamais. Si nous parvenions à trouver un partenaire externe, ce serait génial de pouvoir reproposer du print. Car honnêtement ? Bien sûr que ça nous manque ! »
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