Le robot-journalisme dans les rédactions : menace ou opportunité ?

Les éditeurs d’information sont toujours plus nombreux à expérimenter avec certaines formes de robot-journalisme. Quelles sont les applications déjà utilisées dans les rédactions ? Et quelle est leur pertinence pour les annonceurs ?

Nombreux sont ceux qui, lorsqu’ils entendent le terme robot-journalisme (ou journalisme automatisé), pensent à des articles composés automatiquement sur papier ou sur écran par un ordinateur, rendant ainsi le journaliste superflu. Dans la pratique, le robot-journalisme est toutefois un terme-valise pour des outils d’intelligence artificielle utilisés par les rédactions et qui peuvent être pertinents pour les annonceurs, tant sur le plan de la collecte d’information que de la recherche, le CMS, l’augmentation de l’engagement des lecteurs et des revenus publicitaires, etc.

L’utilisation d’outils d’IA a beau ne pas encore être totalement bien intégrée dans les rédactions, il n’en reste pas moins qu’on s’est déjà livré à de vigoureuses expérimentations. Ainsi, The Boston Globe a utilisé Pinpoint, un outil d’IA de Google, pour son article Blind Spot, qui lui a d’ailleurs valu un prix Pulitzer. L’outil a aidé à trouver des patrons dans d’énormes quantités de données de trafic. Le site d’information péruvien Ojo Público s’est mis à l’œuvre avec l’IA pour détecter des schémas de corruption potentiels dans des marchés publics. La BBC a testé un chatbot IA pour répondre aux questions sur le coronavirus et le South China Morning Post s’est servi de l’IA pour identifier des audiences ‘lookalike’ afin de mieux pouvoir cibler de nouveaux abonnés.

Ailleurs, The Global and Mail canadien a exploité l’outil d’IA Sophi pour opérer des choix rédactionnels sur ses page d’accueil et de destination. The Times & The Sunday Times s’est servi du majordome numérique ‘James’ (qui est d’ailleurs un produit de la plateforme d’édition belge Twipe Mobile). Celui-ci crée des e-mails personnalisés pour les abonnements en prédisant les contenus qui pourraient les intéresser. Quant au Kronen Zeitung autrichien, il a cherché une façon efficace de gérer les 500.000 commentaires publiés chaque mois sur le site Web. Une collaboration avec les Finnois d’Utopia Analytics a permis de filtrer 75 % des commentaires, aidant ainsi les modérateurs à gagner un temps précieux qu’on a pu investir dans le traitement et la publication de commentaires pertinents. L’éditeur a vu son engagement augmenter de 25 %.

Sport, immobilier, trafic, business, actualité régionale, …

On s’attend à ce que dans les prochaines années, l’utilisation d’outils d’IA sera de plus en plus courante dans les rédactions d’information. 75 % des éditeurs déclarent qu’endéans les trois ans l’IA jouera un rôle crucial dans le business de leur entreprise, et cela vaut tant pour les petits que pour les grands éditeurs. C’est en tout cas ce qui ressort d’une étude de février 2022, menée par la World Association of News Publishers (WAN-IFRA) auprès d’éditeurs et consacrée à l’utilisation de l’IA dans les rédactions. Un rapport de tendances 2022 établi à la demande de The Reuters Institute et pour lequel 246 éditeurs et rédacteurs en chef dans 52 pays ont été interrogés, a lui aussi révélé que l’intelligence artificielle est en haut de la liste des priorités. Le robot-journalisme pur, soit la génération automatique d’articles, est actuellement moins une priorité selon l’étude (40 %), mais c’est bel et bien un aspect sur lequel bon nombre d’éditeurs progressistes se focalisent.

Alors, quels sont, aujourd’hui déjà, les cases à succès du robot-journalisme dans les rédactions aux quatre coins du monde ? Le groupe média régional néerlandais Mediahuis Noord (qui fait partie de Mediahuis et publie trois journaux et quarante hebdomadaires), a voulu tenir la promesse faite à ses lecteurs de couvrir chaque match de football local, soit quelque 60.000 rencontres par saison. Cette volonté cadrait dans la stratégie du groupe visant à proposer des contenus locaux indisponibles ailleurs, afin d’engendrer l’engagement des lecteurs et d’augmenter les revenus. Le contenu est généré par un outil qui combine la Natural Language Generation (NLG) avec des sources de données structurées, tandis que les photos et les commentaires de coachs sont générés via une plateforme de crowdsourcing.

Le robot-journalisme peut aussi être pertinent dans d’autres domaines. Le site Web régional norvégien Bergens Tidende (Schibsted) propose des récits sur le marché du logement. Ceux-ci sont populaires auprès des lecteurs, mais leur rédaction et la recherche prennent un temps précieux. Le site Web a expérimenté avec l’outil Boligrobot de la société United Robots. Des informations conservées par les agences immobilières ou les pouvoirs publics, telles que des adresses, des glissements de prix, des prix au mètre carré et autres, pouvaient ainsi être coulées automatiquement dans un article. Les photos panoramiques et aériennes provenaient d’un fournisseur et d’autres photos de Google Street View. Le lancement, mi-2022, a permis d’obtenir 6.000 articles générés automatiquement et 500 abonnements vendus. Selon l’éditeur, les articles en question ont engendré 3.000 à 4.000 pages vues par jour. Il table sur une vente supplémentaire de 1.000 abonnements par an.

Le site Web suédois Nyheter24 se livre également au robot-journalisme dans ce domaine avec des listes générées automatiquement d’habitations et de maisons de stars qui généreraient des dizaines de milliers de pages vues par jour. Les revenus publicitaires ont ainsi augmenté de façon particulièrement rentable. Aux États-Unis, l’éditeur McClatchy s’est associé à United Robots pour des articles sur les ventes immobilières dans une dizaine de quartiers. Les articles traitaient des prix moyens et des habitations qui rapportaient le plus dans une période donnée. Le contenu était basé sur les données de sociétés immobilières et l’on a aussi généré des photos de maisons et des cartes en exploitant le partenariat de United Robots avec Google.

Les Suédois de Gota Media, quant à eux, ont appliqué le robot-journalisme dans les domaines du sport, de l’immobilier, des entreprises, des pouvoirs publics et du trafic en vue de régulièrement fournir des updates à leurs cibles locales. Crosstown, un projet à but non lucratif, fait également appel à des machines pour générer une information hyper locale pour des quartiers à Los Angeles. On y utilise des outils d’IA pour éplucher des ensembles de données publics et conserver des contenus dans le Cloud, chaque élément de données recevant un ‘géotag’. Les journalistes transforment ensuite ces données en récits autour de la criminalité, la pollution, le trafic, le coronavirus, … Cette méthode permet aux rédactions d’élargir leur territoire et de proposer une information hyper locale. Et que penser de l’étude ‘Curieuzeneuzen’, entre autres sur la pollution de l’air, aussi soutenue par De Standaard ? The Wall Street Journal s’est d’ailleurs servi d’un mélange comparable de recherche et de technologie pour générer des articles d’information sur l’état des marchés financiers aux États-Unis, en Asie et en Europe. Les informations sont générées par des outils d’IA, pour ensuite être analysées par des journalistes.

Utile pour les annonceurs ?

Dans les exemples précités, il apparaît clairement que le robot-journalisme peut créer une plus-value pour les éditeurs en matière de volumes, de rapidité, de cohérence, de précision et d’identification de récits. Cela peut engendrer plus d’engagement humain de la part du lecteur, débouchant alors sur un nombre d’abonnés, de pages vues et, donc, de revenus publicitaires en hausse.

Outre une audience accrue, il existe d’autres avantages éventuels pour les annonceurs. Ainsi, le robot-journalisme permet aux éditeurs de publier plus d’articles, créant ainsi plus de possibilités de personnalisation et de segmentation pour le lecteur et l’annonceur, respectivement. Ce dernier peut aussi se voir offrir plus d’espaces publicitaires grâce au nombre supérieur d’articles. Ensuite, ce type d’articles contient moins de prises de position, ce qui fait que la sécurité de marque est probablement bonne. Le prochain défi consistera d’ailleurs à convertir l’IA en vidéo et en photo. On attend beaucoup d’outils d’IA comme DALL-E et Midjourney, qui créent automatiquement des image originales sur base d’instructions textuelles. Il est probable que cela ouvrira encore plus de nouvelles possibilités pour les rédactions et les annonceurs.

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